lundi, août 06, 2007

Entretien avec Francois Tourane sur son dernier ouvrage "Vietnam Memoires Vives"

Sur la photo de droite: François Tourane devant un restaurant viêtnamien de Genève.

Suite à mon billet sur "Vietnam Mémoires vives" (en abrégé dans le texte: VMV), François Tourane (en abrégé dans le texte: FT) m'a accordé un entretien. Interview réalisé pour le compte de Murmures Magazine.


Vous en aviez vaguement parlé dans VMV, mais pour les lecteurs de Murmures, pourriez-vous nous en dire davantage sur les raisons profondes qui vous ont poussé vers le Viêt-Nam ?

FT: C'est un pays qui dans l'imaginaire collectif des français représentent des tas de choses. D'abord la période coloniale, c'est un pays qui a été sous les feux de l'actualité quasiment pendant un siècle. On a des images, à la fois tragiques, principalement le fait des deux guerres, et des images d'Epinal qui sont d'un pays avec une douceur de vie, un climat agréable, des belles lumières, une cuisine excellente.

Dans mon imaginaire personnel j'ai eu un certain nombre de contacts avec des viêtnamiens, que ce soit familiaux ou amicaux qui ont fait que depuis longtemps je suis attiré par ce pays.

Ensuite je suis parti en Asie au début des années 90 pas spécialement vers le Viêt-Nam mais vers l'Asie pour réaliser une série de reportages. Cette expédition a été racontée au début de VMV. C'est un continent qui m'a fasciné, ce qui fait que j'y suis retourné pour vivre, en 93. Je suis d'abord installé au Cambodge. Depuis le Cambodge il était facile d'aller au Viêt-Nam, et j'y suis resté un an, en 95. C'est là où j'ai découvert le vrai Viêt-Nam.


C'est étonnant la mine de renseignements regorgée dans VMV. Comment avez-vous fait vous pour connaître autant de monde et d'informations au Viêt-Nam ?

FT: Déjà je dispose à la maison d'environ 70 livres sur le Viêt-Nam, ça aide un peu à documenter, et puis mon métier de journaliste me fait connaître pas mal de monde sur place, mon épouse et ma belle famille viêtnamienne aussi.

C'est vrai que c'est un pays où il est facile de rencontrer beaucoup de monde, où, si on sort des circuits touristiques, les gens sont très accueillants, toujours prêts à raconter leurs vies, ne se ferment pas quand on leur pose des questions. J'ai observé que chaque viêtnamien a une histoire particulière, fabuleuse et tragique à la fois, à raconter.

On peut revisiter par exemple ce petit paragraphe dans le livre concernant ce serveur que je rencontre dans un bar à Saigon, qui parle quelques mots de thaï. Par intimité, puisqu'on parle la même langue, je lui ai demandé pourquoi il parlait thaïlandais. Il se trouve que ce gars était l'un des derniers boat people. Il est parti dans les années 90 alors que la politique de Doi Moi avait déjà commencé. Il est arrivé en Indonésie. Après quelques années dans des camps de réfugiés il a travaillé pour des croisières où il y a beaucoup de thaïlandais, et il a commencé à parler thaïlandais.

Même un petit serveur dans un restaurant de Saigon peut avoir une histoire personnelle fabuleuse. Je n'ai pas eu à me forcer pour rencontrer des gens qui ont une histoire à raconter.


Quelles sont les raisons qui vous avaient poussées à vivre ainsi hors de France ? Maintenant que vous êtes à nouveau de retour, pourquoi cet aller-retour ?

FT: Ce qui m'a fait quitter la France dans les années 90 c'est l'envie de faire mon métier de journaliste de façon différente, l'envie de découvrir des pays et notamment une région du monde, l'Asie de Sud-Est, qui est depuis 15 ans en plein développement. C'est aussi l'idée de voir l'Europe de l'extérieur, ce qui permet de relativiser tous les problèmes qu'on a eu ici. Quand on vit, par exemple, dans un pays comme le Cambodge, on se rend compte que tous les problèmes qu'on connaît en Europe sont légers par rapport aux souffrances des cambodgiens.

Le Cambodge a été mon premier pays d'accueil, j'ai beaucoup aimé, j'aime toujours d'ailleurs. Le Viêt-Nam par contre c'est une connexion pas seulement familiale mais c'est un pays où les relations de cœur sont plus importantes que les relations familiales.

Dans VMV, vous utilisez des termes comme "système capitalo-communiste" ou "pays totalitaire communiste" pour désigner le gouvernement viêtnamien, ne craignez-vous pas des représailles à votre encontre ou à celle de votre belle famille ?

FT: Il faut distinguer effectivement le régime politique du peuple viêtnamien. Ce n'est pas la même chose. Le régime politique est assez féroce vis à vis des dissidents, notamment des dissidents politiques, des dissidents journalistes, qu'on appelle des cyberdissidents. C'est assez triste de voir ce qui leur arrive. Le pays est aujourd'hui dans une phase de développement telle que le gouvernement n'a pas besoin de réprimer ces gens pour se maintenir en place. Mais ils le font quand même, c'est ça qui est assez triste. Parce que ce sont des communistes, parce que c'est leur système de pensée qui n'admet pas qu'on puisse penser autrement et dire des choses qui ne sont pas en accord avec la doctrine du parti. C'est un peu dommage.

Ce sont des gens qui sont très fermés malgré l'aspect d'ouverture qu'ils veulent se donner. Pour avoir discuté avec des députés viêtnamiens ou des députés chinois, les députés viêtnamiens restent encore beaucoup plus obtus, beaucoup plus fermés que ce qu'on peut avoir au niveau des chinois, pourtant ces derniers sont encore communistes.

Des représailles contre moi, je m'en fiche un peu, des représailles contre ma belle famille je ne pense pas qu'ils aillent jusque là, parce que ce n'est pas la Corée du Nord. Et puis s'il y a des représailles ou s'ils interdisent le livre ce sera de la publicité. C'est aussi pour ça que j'ai écrit sous pseudonyme. François Tourane est le pseudonyme que j'ai utilisé pour écrire dans Le Point et je l'ai gardé pour avoir une certaine protection.

Les viêtnamiens représentent un peuple qui a de tous les temps lutté pour son indépendance. Comment, se fait-il, selon votre avis d'observateur européen, qu'ils ne se soient pas soulevés en masse contre ce régime totalitaire communiste ?

FT: Je pense que, et c'est une explication occidentale, car je ne suis pas un expert politique, pendant toute cette période d'après guerre le pays est dans un tel état que personne ne voulait plus se révolter. Et puis il y a eu cette attente 10 ou 15 ans après 1975 où on ne savait pas à quoi s'en tenir parce que le régime politique était encore très fort. Ensuite dans les années 90 les communistes se sont tellement améliorés que le gouvernement communiste a profité de cette maxime des romains "Donnez leur du pain et des jeux et tout ira bien.". Aujourd'hui, un jeune viêtnamien, s'il a la possibilité de faire des études, d'avoir la télévision à la maison avec le câble, l'ordinateur avec Internet et sa moto, il ne va pas aller faire la révolution. De nos jours il y a tellement d'améliorations visibles par rapport à la situation précédente qu'il n'y a pas de raisons de se révolter.

S'il y a quelque chose à rajouter pour les lectrices et lecteurs de Murmures, que leur auriez vous dit ?

FT: Je leur dirai d'aller au Viêt-Nam d'abord. C'est un pays où l'on découvre des tas de choses à tous les coins de rue. Et je leur dirai d'aller en voyageur indépendant, de se trouver des endroits sur la carte au hasard, d'aller les voir, d'aller dans des villages, sans guide forcément. On est toujours bien accueilli. C'est ça le vrai Viêt-Nam, le Viêt-Nam de la campagne.

Libellés : , , , ,