mardi, mars 18, 2008

L'or d'Alexandre d'Oliver Delorme



FICHE
Titre: L'Or d'Alexandre
Auteur: Olivier Delorme
Catégorie: Thriller
Editeur: H&O
Nombre de pages: 441
ISBN: 978-2-84547-163-4


Après la parution de la "Quatrième révélation", le petit nouveau tant attendu est enfin sorti. Il s'intitule "L'or d'Alexandre", un roman dont le thème est basé sur un fait divers avec pour arrière plan la Grèce antique. Rien de surprenant vu que l'auteur lui-même est hédoniste et historien de surcroît.

Dans cet ouvrage OD cherche à captiver l'attention du lecteur à travers un dédale de manigances et de mystères tout en donnant à son récit une authenticité aussi proche que possible de la réalité. Mission réussie ? A vous de juger.

Je vous propose ci-après une interview de l'auteur au sujet de la genèse de cet ouvrage qui est fort intéressante.


1. Dans quelles circonstances avez vous écrit l'Or d'Alexandre ? Pourquoi ce sujet ? Qu'est ce qui vous l'a inspiré ?

OD:

Ce livre a une triple origine: une rencontre, un fait divers et une vieille histoire.

La rencontre s'est déroulée à la FNAC de Reims où j'étais invité par l'association Ex Aequo, pour la présentation de mon deuxième roman Le Plongeon (qui vient de ressortir en poche H&O) publié en 2002. Il y avait dans l'assistance un lecteur en fauteuil roulant qui a semblé extrêmement étonné, après la fin du forum, que je trouve le temps de parler avec lui, que je m'accroupisse pour mieux l'entendre en raison du brouhaha ambiant. J'ai compris plus tard qu'il était si souvent victime de discriminations de la part des "valides", qu'il avait redouté de ma part soit une fin de non-recevoir, soit quelques mots de compassion et une esquive.

Et j'ai réalisé alors que mon comportement, qui était pour moi le plus naturel du monde - échanger avec un lecteur -, lui avait semblé, à lui, exceptionnel.

Puis Michel Robert, à qui est dédié ce livre, est devenu un ami. Et plus je le connaissais plus je prenais conscience de ce que sa condition de tétraplégique et d'homosexuel impliquait, des obstacles quotidiens qu'il rencontrait, aussi bien matériels que dus au regard des autres, à leur indifférence, voire à leur hostilité. Aussi, petit à petit, la nécessité s'est-elle imposée à moi qui, dans chacun de mes livres, ai toujours voulu, à l'image de Voltaire, "écrire pour agir", de créer un personnage handicapé qui montre, à travers une histoire policière, un suspense que j'espère haletant, un regard ironique sur notre monde politique, tout ce que ma rencontre avec Michel m'a appris, ce que je ne voyais pas auparavant et dont j'ai pris conscience depuis.

La deuxième source de ce livre est un fait divers auquel je me suis intéressé ces dernières années. Il s'agit de l'arrestation et du jugement d'un conservateur en chef de Bibliothèque nationale de France, chargé des manuscrits hébraïques, et qu'on a condamné parce qu'il aurait lui-même volé et vendu certains des manuscrits dont il avait la charge. Au fur et à mesure que je lisais ce qui paraissait sur cette affaire, j'ai eu l'intime conviction que cet homme était innocent. Je ne sais si cela est vrai, mais ce que je sais, après cette affaire comme après celle d'Outreau, c'est qu'on a la fâcheuse tendance, au soi-disant pays des Droits de l'homme, à emprisonner, souvent dans des conditions honteuses, avant d'avoir jugé et de condamner de plus en plus facilement, sans preuves matérielles, à des peines de plus en plus lourdes. Bref, je crois que la procédure judiciaire que nous semblons incapables de réformer, jointe au système de la détention provisoire plus ou moins généralisé, à la condamnation en vertu d'une intime conviction, à l'état scandaleux de nos prisons et à un pouvoir de plus en plus autoritaire et de plus en plus démagogique qui voit dans des lois de plus en plus répressives la solution à tous ses échecs, sont un véritable cancer d'une démocratie française très malade et qui prend chaque jour plus de retard sur les pays qui nous entourent que ce soit en matière de droits des homosexuels, dans le refus pathologique de notre Nomenklatura politique de légaliser la fumette, comme partout en Europe, ou de reconnaître aux individus le droit de mourir dignement quand ils le décident.

Une des deux intrigues qui s'entremêlent dans L'Or d'Alexandre tourne donc autour de l'accusation portée contre une conservatrice du Louvre d'être le cerveau d'un trafic de tableaux (le trafic d'œuvres d'art rapporte autant, aujourd'hui, au crime organisé que le trafic d'armes ou celui de la drogue) prêtés par le Louvre pour des expositions à l'étranger et dont a découvert que certains avaient réintégré les réserves sous la forme de faux.

Quant à la vieille histoire, elle est racontée par de nombreux historiens de l'Antiquité. En 279 avant notre ère, des Gaulois commandés par Brennus déferlent sur la Grèce. Ils sont repoussés du sanctuaire de Delphes, mais réussissent à s'emparer d'une partie de ses richesses. Les dieux maudissent alors ce butin qui porte malheur à quiconque le touche, les Gaulois le rapportent néanmoins jusqu'à Toulouse, où les Romains le volent à leur tour en 106... Il disparaît pendant son transfert à Rome et moi, j'imagine dans mon roman qu'il réapparaît de nos jours et est acheté par le Louvre. C'est à cause de cet Or offert par Alexandre le Grand à l'Athéna de Delphes que plusieurs meurtres étranges seront commis. Je n'en dirai pas plus, mais cette deuxième intrigue qui s'imbrique à la première me permet aussi de parler de l'actuelle dérive commerciale de musées pour lesquels produire des ressources propres, valoriser leur fonds comme d'autres des actifs financiers, bref faire du fric, devient bien plus important que d'assumer les missions que leur assignait la politique culturelle... au temps où la France en avait une !


2. Quelles étaient les difficultés rencontrées durant sa rédaction et comment avez vous fait pour surmonter ces obstacles ?

OD:
Il y a eu quelques difficultés techniques, concernant les problèmes de faux et d'authenticité des objets d'art que j'évoque, mais ayant travaillé au Louvre il y a quelques années, j'ai recouru à l'aide et à l'expertise d'amis qui travaillent dans le milieu de la peinture et au Centre de recherche et de restauration des musées de France. Je les ai interrogés avant pour savoir si l'histoire que j'avais bâtie tenait la route, puis je leur ai fait lire mon manuscrit et l'ai corrigé en fonction de leurs remarques.

Pour le reste, les difficultés sont celles que rencontre tout romancier pour construire et conduire une intrigue. En ce qui me concerne, je ne me mets à écrire qu'en sachant comment commence mon histoire, comment elle finit et quelle va être sa structure. Cette fois, l'évidence s'était imposée à moi, qu'elle devait être racontée par deux voix différentes, celles de mes deux "héros". Mais au fil de l'écriture, les personnages qu'on a construits acquièrent une telle densité, une telle logique interne, qu'ils refusent parfois de faire ou de dire, ce qu'on avait prévu qu'ils fassent ou disent ; il faut donc s'adapter à eux pour aboutir là où l'on veut arriver. Et puis il y a le travail de documentation: j'évoque dans L'Or d'Alexandre la spoliation des collections juives par les nazis pendant la dernière guerre mondiale, le régime oustachi en Croatie, le rôle du Vatican dans l'évasion des criminels de guerre ou les turpitudes financières de la papauté... tout cela, naturellement, a nécessité un travail méticuleux, mais de formation , je suis historien: j'aime cela !

En fait, la principale difficulté a consisté à faire de mon personnage handicapé un vrai personnage. Je ne voulais surtout pas être dans le registre de la compassion. Je voulais créer un personnage de chair et de sang, contradictoire, avec de l'humour et de la mauvaise foi, amoureux et rempli de doutes, parfois furieux contre son corps, le destin, les autres - avec raison ou injustement. Je voulais en faire à la fois un personnage profondément humain et "moteur" de mon roman. Je ne voulais pas en faire une copie de Michel Robert - ce qu'il n'est pas -, mais j'avais besoin de Michel pour le rendre crédible, pour donner des détails vrais, parfois crus (qui peuvent être violents ou choquants pour tel ou tel) de sa vie. Et Michel a accepté de répondre à toutes mes questions, les plus ingénues comme les plus intimes, les plus indiscrètes. Chaque fois que je me trouvais dans une situation qui me posait problème, je décrochais mon téléphone. Chaque fois il a répondu avec la plus grande sincérité ; jamais il ne s'est dérobé. Puis je lui ai donné mon manuscrit à lire. Jamais je n'ai été aussi angoissé dans l'attente d'un retour de lecture: j'avais perdu deux ans et demi de travail s'il me disait que mon personnage était raté. Il ne me l'a pas dit et, comme je l'ai écrit dans ma dédicace, sans son amitié, son courage et sa confiance, mon Or d'Alexandre n'existerait pas.

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vendredi, février 24, 2006

Interview d'Olivier Delorme par Lancelot


Olivier Delorme (en abrégé dans le texte: OD) répond aux questions de Lancelot dans le cadre de la publication de son dernier roman, "La Quatrième Révélation". Cet interview a été réalisé pour le compte de Murmures Magazine no 13 JAN-FEV 2006.



Lancelot: Quelles sont les circonstances qui vous ont inspiré le scénario de La Quatrième Révélation ?

OD: La Quatrième Révélation est née d’une volonté et de deux hasards. La volonté, c’était, après un livre très sombre, très dur, Le Château du silence, construit autour de la tragédie des 1619 Chypriotes grecs disparus en 1974 et dont certains ont été détenus dans des conditions abominables, en Turquie, pendant plus de vingt ans, avant, sans doute, d’être assassinés, d’écrire un roman plus léger, avec suspense et humour, un polar où s’entremêleraient une intrigue décrivant les turpitudes politico-financières françaises de ces dernières années, et une autre sur les racines de l’homophobie obsessionnelle de l’Église catholique.

Le premier hasard, lui, fut la lecture dans la revue Nature, puis dans Pour la science, en janvier et septembre 1996, de deux articles sur le rongo-rongo, une écriture hiéroglyphique non déchiffrée de l’île de Pâques qui comportait des signes phalliques. Je me suis dit alors qu’il pourrait être drôle, dans un futur roman, un jour, de bâtir tout un système d’écriture, composé entièrement de signes phalliques et destiné à cacher un secret… J’ai rangé ces deux articles dans mes archives et laissé travailler l’idée dans un coin de ma tête jusqu’à ce qu’elle resurgisse lorsque j’ai commencé à écrire ce livre à l’automne 2003.

Quant au deuxième hasard, ce fut une conversation, à l’occasion d’une signature du Château du silence, avec un ami qui participait alors à la défense de la famille d’un jeune homme, lors du procès de ses meurtriers. Il s’agit de Patrick Olivier, dont on retrouvera le nom et certaines des circonstances de la mort dans La Quatrième Révélation, et dont mon ami me raconta comment il avait été insulté, humilié, abominablement torturé avant de mourir étouffé dans son sang. Récit terrifiant mais qui, pour moi, avait aussi une autre dimension: pourquoi donc, dans les crimes homophobes, quels qu’en soient le déclencheur ou le mobile, y a-t-il toujours déchaînement de violence, volonté de nier l’humanité de la victime, acharnement à la faire souffrir avant de la tuer ou de la laisser agoniser ? Et la seule réponse que j’ai pu trouver à cette question, c’est que cette violence-là était la conséquence et la manifestation incontrôlée, à l’état brut, de plus de deux mille ans de haine et de peur du judaïsme et du christianisme pour les relations homosexuelles. Une peur et une haine qui s’enracinent dans Le Lévitique de l’Ancien Testament, qui se transmettent, à travers saint Paul, au Nouveau Testament et aux Pères de l’Église, qui prennent une forme légale, dès le IVe siècle, lorsque l’empereur Théodose, dans la premier code législatif inspiré par le christianisme, se fonde sur Paul pour envoyer les sodomites au bûcher – supplice où la souffrance précède la mort. Une peur et une haine qu’on retrouve intactes dans les derniers textes du Vatican.

Lancelot: En toute confidence, ces manuscrits phalliques sur les actes de saint Paul et la confrérie Primum Agmen Christi sont-ils un produit de votre imagination ou la réalité ?

OD: Ils sont un pur produit de mon imagination. Je ne prétends pas révéler un secret caché de la chrétienté. Ce qui m’a intéressé, dans ce livre, c’est de me servir du mystère, du suspense, de l’humour, de l’ironie pour essayer de mettre en lumière combien l’homophobie (au sens étymologique de peur) est intimement liée au christianisme. Et sur ce sujet, il y a quelques faits incontestables. Dans la Grèce de l’Antiquité, les dieux, comme les héros où les simples mortels considéraient les relations sexuelles entre hommes comme une forme de sexualité parfaitement naturelle, normale, non exclusive du mariage et de la procréation. Il faudrait nuancer à l’infini, mais aucune condamnation morale ne pesait sur l’amour d’un homme pour un homme (et pas seulement, contrairement à ce qu’on continue à dire, contre toute évidence, d’un homme pour un adolescent) qui est même parfois donné comme la forme d’amour la plus noble, la plus gratuite, associée ici au courage, à la vertu, à l’avènement de la démocratie à Athènes, à la restauration de l’indépendance à Thèbes…

Or, c’est dans ce monde-là que prêche Paul – un Paul qui, par ailleurs, fait preuve de pragmatisme en défendant que, pour conquérir le monde gréco-romain, le christianisme auquel il est le premier à donner une cohérence dogmatique, la nouvelle religion doit abandonner nombre des vieilles obligations et condamnations juives. Paul n’a pas connu le Christ, mais il impose aux disciples du Christ le renoncement à la circoncision, aux interdits alimentaires… mais pas à la condamnation des relations sexuelles entre hommes. Au contraire, il renouvelle – et avec quelle violence ! ("Ceux-là méritent la mort", "le royaume des cieux leur est interdit") – la vieille condamnation du Lévitique.

Et c’est là qu’intervient mon manuscrit codé. Paul n’a-t-il pas dit lui-même que Satan lui avait planté une écharde dans la chair ? Les exégètes se sont perdus en conjectures durant deux millénaires: psoriasis, constipation chronique, impuissance ? je ne suis pas le premier à avoir avancé l’hypothèse que l’écharde en question tenait à l’attirance de Paul pour son sexe. Mon interprétation romanesque du personnage, à travers le récit, caché par le code phallique, d’un jeune Chypriote tombé amoureux de Paul et qui le suit durant des années, est cependant assez nouvelle car elle fait de Paul, non seulement un homosexuel pratiquant écartelé entre ses attirances et les interdits de sa religion, mais un homme qui prêche avec passion la haine de ce qu’il pratique avec constance, qui condamne en public ce à quoi il se livre en privé, qui méprise et maltraite ceux qu’il utilise pour assouvir des pulsions qu’il prétend réprouver. Un comportement qui, d’ailleurs, peut peut-être permettre d’en expliquer d’autres, aujourd’hui, ici ou là – dans l’Église ou le monde politique par exemple.

Quant au Primum Agmen Christi, l’Avant-Garde du Christ, il n’existe pas. Mais disons qu’il s’inspire d’assez près d’un mouvement ultra-réactionnaire et para-intégriste, à tendance sectaire, dont la naissance et le développement sont intimement liés au franquisme espagnol et aux dictatures sud-américaines, qui s’est fixé le but de reconquérir les élites, qui s’est acquis le surnom de Sainte Mafia, et qui exerce une influence déterminante dans le gouvernement de l’Église depuis le règne de Jean-Paul II, lequel a canonisé en un temps record son fondateur – à la spiritualité et à la pensée assez indigentes, mais homme d’influence et de pouvoir hors de pair.

Lancelot: Utilisez vous vos romans pour transmettre des idées ? Si oui, lesquelles ?

OD: Je n’aime pas lire la littérature nombriliste, introspective, l’autofiction. Je n’ai donc aucune envie d’en écrire. La littérature que j’aime est celle qui parle du monde dans lequel elle se fait. Dumas, dans Le Comte de Monte Cristo auquel la dernière partie de La Quatrième Révélation est un clin d’œil, peint avec férocité la société de la Restauration; Anatole France, dans L’Histoire contemporaine, dont le héros s’appelle Bergeret comme mon juge, met en scène la France de l’affaire Dreyfus; mon Bergeret se prénomme Julien, comme Sorel du Rouge et le Noir où Stendhal raconte en détail les méandres d’une sombre conjuration politique, dite du bord de l’eau. Quel meilleur livre sur la révolution de 1848 que L’Éducation sentimentale de Flaubert ? Je pourrais ajouter à la liste de mes auteurs préférés Voltaire, Hugo, Zola, Malraux, Durrell, Yourcenar, Stratis Tsirkas… Bref, ma tradition littéraire est celle-là: décrire le monde dans lequel on vit, se servir de l’Histoire pour parler du présent, en racontant une histoire, en créant des personnages de chair et de sang, qui aiment, qui pensent, qui croient, qui souffrent, qui agissent qui subissent. Il ne s’agit pas pour moi de faire une littérature démonstrative, engagée; mais mes personnages, ceux pour qui le lecteur ne peut ignorer que j’ai des faiblesses, témoignent de la lutte pour la liberté de penser et d’aimer, du refus de toutes les formes de totalitarisme – brutal ou insidieux – qu’a engendré la pensé monothéiste, de l’affirmation d’une irréductible dignité humaine face aux systèmes philosophiques, économiques ou religieux…

Je trouve que, confrontée à la littérature anglo-saxonne, la littérature française est aujourd’hui bien provinciale, fade, dénuée d’ambition, fermée à l’air du large, ignorante des réalités politiques et sociales. Je ne m’y résigne pas. Dans La Quatrième Révélation, j’ai mêlé à l’intrigue relative au manuscrit codé une autre bien contemporaine, qui met en scène le monde politique français, ses mœurs nomenklaturistes, un combat entre présidentiables, sans merci ni scrupules (quitte à éprouver souvent le sentiment, ces temps-ci, que ma fiction est dépassée par l’actualité), les mécanismes d’une corruption politique qui, après trente ans "d’affaires", n’a provoqué aucun renouvellement de la "classe" politique française, à peine quelques réformes (purement cosmétiques) ou quelques condamnations (purement symboliques), la démission ou le déplacement de plusieurs juges ou procureurs trop curieux ou trop peu serviles… mais aucun roman.

Lancelot: Vous êtes historien de formation. Quelles sont selon vous les motivations qui incitent un historien à écrire de tels romans ?

OD: Jusqu’à l’âge de trente ans, j’ai pensé à l’écriture en terme d’articles scientifiques à publier, de thèse à terminer, de biographie que j’entreprendrais peut-être ensuite. Jamais je n’avais pensé écrire un roman. Et puis, à un moment de ma vie où je liquidais enfin, vraiment, une histoire de passion amoureuse destructrice, douloureuse, j’ai éprouvé le besoin d’écrire une fiction… en la transposant dans l’espace et le temps. Et soudain je me suis aperçu que l’écriture romanesque me procurait à la fois une incroyable libération et un intense plaisir; qu’elle me devenait jour après jour plus indispensable, et qu’elle me donnait en outre la possibilité d’écrire sur l’histoire des choses dont j’étais certain mais que je ne n’aurais pu écrire dans un livre d’historien.

Depuis, grâce à mon compagnon, toute ma vie a pu se réorganiser en fonction et autour de l’écriture. Et moi, au fil des livres, je crois devenir de moins en moins historien et de plus en plus romancier.

Lancelot: Les Ombres du levant votre premier roman, puis Le Plongeon, ensuite Le Château du silence et enfin La Quatrième Révélation: dans chacun de ces romans se retrouve la Grèce et l'amour entre hommes. D'où vient cette passion que vous avez pour la Grèce et la culture hellénique ? Vous considérez-vous comme un romancier gay ?

OD: Le rapport avec la Grèce est assez mystérieux: mes premiers vrais souvenirs de lecture se rapportent aux Contes et légendes de la mythologie grecque et à ceux de l’histoire de la Grèce ancienne. À la même époque, nous allions en vacances, sous la tente et dans une 404 hors d’âge, en Italie du sud, la Grande Grèce: à 8 ou 10 ans, j’ai visité Paestum, Cûmes, Pompéi… J’ai voulu devenir archéologue, suivre des études classiques. À quinze ans, pour me récompenser d’avoir eu mon brevet, mes parents m’ont emmené pour la première fois en Grèce. J’ai pleuré à deux reprises durant ce voyage: en voyant approcher les côtes grecques, au petit matin, sur le bateau qui venait de Brindisi, puis en apercevant l’Acropole, au milieu des gaz d’échappement d’un embouteillage athénien. À partir de ce voyage-là, une partie de ma vie était jouée: je n’ai plus songé qu’à repartir pour ce pays, à le découvrir, l’explorer, le parcourir. Pendant les vacances scolaires, j’ai travaillé pour y retourner, sac au dos, chaque année ou presque.

Les hasards de la vie et de la carrière ont fait que je ne suis pas devenu archéologue, mais l’essentiel n’était plus là, parce que je n’étais pas tombé amoureux seulement de la Grèce historique en marbre blanc. J’étais tombé amoureux d’un pays vivant, habité par des gens d’aujourd’hui, de ses paysages, de sa lumière, de leur cuisine, de leur musique, de leur littérature, de leur manière d’être ensemble et de danser, de leur perception du monde et du temps, de leurs qualités et de leurs défauts… Jusqu’à choisir de partir vivre deux ans sur une petite île du Dodécanèse, "mon" île désormais: les deux plus belles et plus riches années de ma vie.

Quant à la question d’être un romancier ou un romancier gay… c'est une question intéressante et biaisée à la fois. Lorsque j’écris un roman, je ne me demande pas si je suis romancier, gay, l’un et l’autre, plus l’un que l’autre. Gide, Yourcenar, Wilde… sont-ils des écrivains gays, parce qu’ils étaient homosexuels, parce que leur œuvre met en scène des personnages homosexuels ? Pourtant, et en même temps, on écrit avant tout à partir de ce qu'on est et l’on écrit dans un temps donné. Or, je suis gay et j’écris dans un temps où il n’est plus "nécessaire" de se dissimuler, de "transposer" comme crut devoir le faire Proust. Cette liberté, j’en suis un héritier, puisqu’elle fut conquise par des aînés; j’en suis aussi comptable au temps où, dans la Rome de Benoît XVI, on nous ressert une fois de plus le vieil amalgame homosexualité/pédophilie et où le régime iranien pend, dans l’indifférence générale des médias occidentaux, des jeunes gens parce qu'ils sont homosexuels.

Cette liberté j’en ai d’ailleurs profité, parce que Gide, Yourcenar ou Navarre m’ont dit, à moi, à l’âge où je me demandais si je n’étais pas un monstre, si je n’étais pas la victime d’une malédiction, que l’homosexualité n’était ni une maladie ni une condamnation au malheur. Et je sais par des lettres et des rencontres que mes précédents livres ont eu pour des jeunes gens la même "utilité".

Cela signifie-t-il pour autant que je sois un romancier gay ? Non, si être un romancier gay c’est renoncer à s’adresser à tous et écrire des histoires de gays pour des gays. Oui, comme je suis un romancier anti-chrétien, un romancier hédoniste, gourmand, amateur de bons vins, passionné de Grèce, de liberté… l’homosexualité tient une place importante dans mes livres parce qu’elle tient une place importante dans ma vie et parce que je tente d’écrire avec sincérité. Avec ma sincérité, c’est-à-dire, je crois, d’une manière assez différente des trois modes de traitement de l’homosexualité qui, en littérature, me semblent demeurer dominants: l’homosexualité de salon esthétisante et désincarnée, la vieille homosexualité-malédiction qui semble connaître, ces temps-ci, une nouvelle vogue, l’homosexualité-provocation qui à vrai dire ne provoque plus personne depuis longtemps même si elle enchaîne jusqu’à la nausée les descriptions cliniques d’actes sexuels, de préférence à risques et dans des ambiances glauques ou violentes – de toute façon sans jubilation. Littératures tristes de peine-à-jouir où la culpabilité le dispute à l’autopunition.

Les histoires que j’écris tentent au contraire de montrer une homosexualité positive, charnelle et sentimentale, équilibrée, épanouie même lorsqu’elle est libertine et vagabonde. Et si mes histoires finissent mal, parfois, ce n’est pas par une cause intrinsèque à l’homosexualité, mais parce que celle-ci continue à susciter la violence de la société, du pouvoir, des religions, en réponse aux questions qu’elle leur pose et qui touchent à l’universel. C’est ce que j’essaye de dire, notamment lorsque j’écris, dans La Quatrième Révélation, à propos du règne de Théodose, que "la liberté meurt en même temps que meurt la liberté d’aimer les garçons", parce qu’à partir du règne de ce chrétien fanatique qui achève la construction de l’empire totalitaire entreprise par Constantin, persécute et massacre à tour de bras les païens comme jamais les chrétiens n’avaient été persécutés, en même temps qu’il envoie les sodomites au bûcher, parce qu’à partir de ce règne inaugural d’un millénaire et demi de totalitarisme chrétien, l’attitude de l’État à l’égard de l’homosexualité sera effectivement, jusqu’à nos jours, un excellent baromètre de la liberté de conscience et des libertés individuelles.

Lancelot: Enfin pouvez-vous nous parler un peu de vous, quel type d'homme vous êtes, ainsi que vos passe-temps favoris ?

OD: Je suis avant tout un hédoniste: j’ai fait mienne, une fois pour toutes, la philosophie de l’école grecque de Cyrène – aux antipodes du christianisme –, celle que défend Michel Onfray dont j’admire et suis le travail depuis des années: la recherche du maximum de plaisirs, au prix du moindre inconvénient et en prenant garde de ne pas nuire à autrui. J’ai une immense reconnaissance pour mes parents qui ont fait beaucoup de sacrifices pour nous permettre, à ma sœur et à moi, de faire les études que nous avons choisies, qui m’ont donné le goût des voyages – une de mes drogues favorites avec le bourgogne et la retsina. Je partage ma vie depuis plus de vingt ans avec le même garçon – tendresse, humour, connivence, confiance, amour je crois; même sens ludique de l’infidélité sensuelle et, pour reprendre une expression d’Onfray, du libertinage solaire. J’aime cuisiner, boire et manger (on le lit aussi dans mes livres) pour et avec mes amis. Le soleil, la mer, les balades à pied dans le maquis et les odeurs de soufre de "mon" île-volcan, Nisyros, me sont indispensables pour refaire mes énergies. La littérature, la musique et les voix (en vrac: Haendel, Bellini et le rébétiko, Callas, Fairouz ou Gréco, Glück et Offenbach, Lully et Gounod, Rossini, le Nocturne de Schubert et Hadjidakis…) font partie de ma vie. Certains sujets politiques me passionnent et me donnent l’occasion d’être, avec un plaisir immense, d’une parfaite mauvaise foi.
Et puis enfin je crois dur comme fer, contrairement à Paul, qu’il vaut mieux philosopher que chanter les louanges de quelque dieu unique que ce soit; qu’il y a plus de sagesse dans un chant de l’Odyssée, une tragédie d’Eschyle, quelques sentences d’Héraclite ou de Nietzsche que dans l’Ancien, le Nouveau Testament et le Coran réunis; et qu’Hermès, le vrai héros de ma Quatrième Révélation, le dieu double par excellence, celui de la parole et de la ruse, du commerce et du vol, du mensonge et des savoirs cachés, celui qui accompagne les morts aux enfers et aide les vivants par ses coups de chance, a beaucoup à nous dire sur l’homme et le monde d’aujourd’hui – beaucoup plus qu’un Christ en croix.

Lancelot: De la part des lecteurs de Murmures, merci de nous avoir consacré de votre précieux temps pour notre interview. En vous souhaitant beaucoup de succès littéraires pour 2006.

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jeudi, février 23, 2006

La quatrieme revelation d'Olivier Delorme



FICHE
Titre: La quatrième révélation
Auteur: Olivier Delorme
Catégorie: Roman
Editeur: H&O
ISBN: 2-84547-100-9



Durant une convalescence, Julien est tombé par hasard sur des écrits phalliques, dont le décryptage pour lui n'est qu'un jeu. Ce n'est qu'au moment de vouloir publier les résultats de sa recherche qu'une secte, le Primum Agmen Christi, lui met les bâtons dans les roues.

Parallèlement, ses anciennes affaires politico-financières, du temps où il était juge, lui reprennent le dessus: une personnalité politique importante cherche à s'approprier d'un DVD compromettant.

Quel est donc le dénominateur commun entre ces deux affaires apparemment sans lien ?

Dans ce roman, l'ésotérisme, la cryptologie, les sectes et les secrets du Vatican sont d'actualité, comme la tendance actuelle chez les romanciers que de s'inspirer de tels thèmes. Olivier Delorme n'échappe pas à cette règle, sauf qu'il y rajoute encore une histoire d'amour gay pour corser le tout. Les extraits d'écritures phalliques avec ses tables de déchiffrage donnent un semblant de véridicité au récit. On va de révélation en révélation …

Par contre trop de narrations, pas assez d'actions, surtout vers le début.


BIOGRAPHIE

Olivier Delorme Olivier Delorme est né en 1958 ; historien de formation, il abandonne la recherche après la publication de son premier roman "Les Ombres du levant", en 1996.

BIBLIOGRAPHIE
- Les Ombres du levant (Critérion 1996)
- Le Plongeon (H&O 2002)
- Le Château du silence (H&O 2003)
- La quatrième révélation (H&O 2005)

A lire aussi l'interview de cet auteur à l'occasion de la publication de ce roman.

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